Nous sommes a quelques encablures de la frontière. Kekille en a gros sur la patate, son plateau du milieu est mort. De plus la qualité médiocre de la route empêche quasiment l'utilisation du grand plateau. Le grand moment de la journée, qui restera gravé dans nos mémoires, c'est lorsque Kekille et Boule se sont arrêtés pour un problème de dérailleur. Du coup Charles "Bahamontes" Binetruy et moi-même nous retrouvons complètement isolés les uns des autres. Personne dans le champ de vision et un silence absolu qui règne dans la vallée. Un coup d'oeil circulaire de 360 degrés exactement nous permet de voir les 3 chaînes de montagnes qui nous entourent et une route toute blanche qui file tout droit vers l'infini. Cela aurait pu être un moment très très zen, s'il ne nous restait pas encore un paquet de bornes et de poussière a avaler.


Le lendemain matin, après avoir dormi dans un wagon-poubelle a 100 mètres de la frontière kirghize, on sort les vélos dans un froid de canard. La, un rastaman sortant d'un bus de nuit, interroge Carlos dans un anglais simple et accessible : "Hello, you come from where?" et Carlos de lui répondre avec sa maîtrise légendaire de la langue de Shakespeare : "Paaaaris". Ce jeune homme aux cheveux pas très chauves s'avère être originaire de Grenoble et vient de passer un an d'études au Tadjikistan avec sa copine Catherine. Ils terminent leur année tadjik par un grand trip dans les Tien Shan avec Lise, la frangine de cette dernière. Nous partagerons nos galères administratives jusqu'a Kashgar. Lise a un accent ch'timi sur lequel on pourrait accrocher nos vestes en goretex. Ca nous rappelle nos festives années Lilloises. C'est rigolo. Pardon Lise.


La veille le douanier nous avait conseillé de nous présenter au poste à 8h00. Ce dernier, ayant préféré rester un peu sous sa couette a écouter France-Inter sur son radio-réveil, nous fait poireauter 1 heure dans un vent sibérien. Pour nous réchauffer, nous nous remémorons les noms des nos actrices préférées les moins frileuses, hum ... hum.


Les douaniers kirghizes nous accueillent avec le sourire, et font montre d'une efficacité jamais vue dans ce type d'endroit. Ils savent sûrement que de l'autre cote de la ligne de démarcation c'est un véritable chemin de croix, de bannières et de scoubidou bidou bidou wa.


Hop, on enfile le col à 3700m, on reprend notre souffle à l'aide d'une cigarette qui célèbre le fait que la Chine est a 1 mètres de nous. Ce premier poste de garde est tranquille, on se faufile derrière un camion russe pour gagner le 2eme poste un tantinet plus coriace.


Au 2eme poste, nous attendons notre contact John Hu qui est notre seul moyen de rallier la vrai douane, située a 120 bornes de la. Nous retrouvons nos grenoblois dans une merde noire. Ils n'ont contacté aucun passeur. A 250$ les 120 Km, c'est un choix qui se conçoit pour des étudiants. Apres moult palabres ils monterons avec nous, à la grande joie de mes trois comparses car ce sont des joueurs de Belote. Ahhh, Douce France. Il ne manque plus que du sauciflard et une boutaanche de pif. Mais ce n'ai pas ce carburant qui nous fera le plus défaut. En effet, le bras droit de John Hu avec 2 mains gauches a oublié de faire le plein. Heureusement un bon samaritain Ouighour (peuplade musulmane d'origine du Xinjiang) en voiture se propose de nous tracter. Le salut viendra de Mathieu l'enfant des Alpes qui nous dégotera un vieux câble téléphonique après un quart d'heure de recherche dans la montagne.


on atteindra notre but après plusieurs sueurs froides, le véhicule tractant étant 2 fois plus léger que notre tank climatisé. En route de montagne, c'est flippant! Bref KASHGAR NOUS VOILA!!!!


Apres une nuit dans un hôtel attrape-couillons, nous nous établissons au Seman Hotel, aussi attrape-couillons, mais les couillons y sont plus sympas. Notamment Julien. Julien est né à St Etienne. Très jeune il pratique le rugby. Apres une prépa T', il débarque dans le 5eme arrondissement de Paris pour ses études, tout en jouant au rugby en Folklo. Bref, des liens d'amitié se créent en 5 minutes. Julien bosse 3 ans en Nouvelle Calédonie puis claque la porte de son job, avec un bon pécule et un VTT a sacoche. Première destination, la Nouvelle-Zélande en tant qu'équipier sur un voilier. Ca Vous Parle Ou Pas? Bien que nous n’ayons strictement rien en commun avec ce jeune homme, nous refaisons le monde pendant des heures chaque soir autour de bières. Nous lui racontons notre trip et Julien nous distille ses précieux conseils acquis durant son voyage d'un et demi jusqu'a Pékin, ville ou il a lâché son vélo pour continuer a voyager en amoureux et jouer au Scrabble avec son amie Rebecca. Il mous mets en garde sur l'arrêt du cyclotourisme. Supprimer 6 à 8 heures de vélo par jours n'est pas sans conséquences. Attention a la bouffe, le manque d'exercice ... heureusement il y a le Scrabble. Merci Julien. A une prochaine!


KASHGAR est une ville fascinante, c'est LE carrefour de l'Asie et anciennement celui de la route de la soie. Ville mythique dont la seule évocation transporte déjà dans des univers presque irréels. Magique à plus d'un titre, cette ancienne étape de la Route de la Soie marque la frontière entre le mystérieux désert du Xinjiang et la non moins fascinante chaîne du Karakorum. Capitale du pays Ouighour, une des 55 minorités ethniques que compte la Chine, Kashgar transporte dans un autre monde qui ne ressemble pas vraiment à l'idée que nous avions de ce pays. Occupée par les Chinois, cette région de culture musulmane n'a rien à voir avec le reste du pays. (Merci a http://cayabdl.free.fr ) Ici tout est écrit en 2 langues ... ouf!!! Chinois et Ouighour ( alphabet arabes ) ... Bouh... C'est aussi le pays de la pastèque et du melon qui s'achète partout, tout le temps, à l'unité ou à la tranche. N'est ce pas Carlos???


Nous nous occupons essentiellement des préparatifs pour le Tibet, mais impossible de réparer le vélo de Kekille. Juste avant de quitter Kashgar nous visitons la vieille ville. C'est un labyrinthe en torchis, plus pittoresque et plus vrai que Khiva. Le sol est en brique. Le guide nous explique que lorsque les briques des rues sont orientées perpendiculairement au sens de circulation cela veut dire qu'il s'agit d'un cul-de-sac. Dans le cas contraire, les rues débouchent ... sauf des fois. Notre planning nous fait rater le mythique Sunday Market, mais on s'en fiche, les plus hautes montagnes de la terre nous attendent.


A l'attaque, cela commence par du désert. L'Est du Taklimaklan. Quelques mini tornades de sable essayent de nous intimider mais ça ne prend pas, on a un morale in-des-truc-tib'. Pour l'instant le décor est monotone et triste a souhait.Ca ne durera pas. En revanche il faudra s'habituer aux cortèges de camions militaires qui nous klaxonnent a 120 décibel quand ils arrivent a notre hauteur.


Ca y est! ça commence a monter, ça reste du gentil faux plat, mais a la fin de la journée, même sans y laisser trop d'énergie, le dénivelé accumulé est conséquent. On bivouaque dans une prairie a l'abris de regard des véhicules. Le cadre est superbe, on est au bord d'un canyon où s'abreuvent une trentaine de chameaux. Le troupeau remonte dans la prairie, les bêtes ne sont qu'a 300 mètres mais ça schlingue déjà. Kekille prend les choses en main en courant vers eux comme un fou. Ca marche ils s'en vont un peu plus loin.


Apres une nuit pas terrible, nous avons droit a quelques jolis-gentils lacets pour nous chauffer avant d'attaquer le premier col a 3200. Le goudron a disparu et a laissé place a de la caillasse. Le début de la galère. Une fois en haut, pendant notre pause biscuits secs, on voit débarquer un bateau. OH PUTAIN CARLOS C'EST QUOI TES GATEAUX!!! Fausse alerte, l'embarcation est fixe sur un camion. Les convoyeurs s'arrêtent aussi pour s'envoyer un melon ARGH!! Carlos tente un troc clope-tranche de melon, sans succès. On attaque la descente de 600m de dénivelé, pas si grisante que ça. La route est trop cabossée, à 30 a l'heure, on a l'impression que le vélo va partir en pièces. Du coup, on freine et on admire. Une fois en bas la petite rivière aperçue d'en haut s'avère être un torrent de 20 mètres de large. Ce n'est plus les mêmes échelles, nous avons quitte le monde réel.


L’après-midi, il nous reste un poignet de Km avant de se planquer pour passer le premier check post ... de nuit. En effet, la circulation des touristes non accompagnés dans le Tibet est interdite et passible d'amende, de confiscation du véhicules, voire d'expulsion. Je questionne 2 Ouighours en mimant un militaire pour savoir à combien est le poste. Il me disent 3. Cool. Ils parlaient en dizaine de kilomètres. Pas cool. On trouve une maison abandonnée pour pioncer. La psychose va bon train, pourquoi est elle vide? Elle va s'écrouler ? Cette nuit? La peste ? Les Rats ? Oh la bonne nuit de merde!!!! On se réveille a 3h30 et on file dans la nuit comme des commandos. Les bornes s'accumulent et toujours pas de militaires. a 5h00 du mat', on rentre dans un village, puis on passe un barrière levée près d'une caserne. YES, c'est fait, mission accomplie. Notre confiance en nous nous pousse même à traîner un peu dans la ville en quête d'eau potable et de menus grignotis. Nous repartons vers 6h00, en plein jour. Et c'est finalement après, à 200m que nous tombons sur le vrai check post. Le garde nous hèle. Nous rappliquons sans moufeter, la trouille au ventre. Trouille injustifiée, il vérifie tranquilou nos passeports, fait une blagues sur nos photos d'identité et sur l'avenir de nos cuisses dans cette région. Nous rigolons, qu'est ce qu'on gagne en humour quand on a un képi. Puis il nous laisse partir. On est maintenant peinard administrativement jusqu'a Ali. Aujourd’hui la grosse montagne commence, je largue les 3 gros bouquins non lus derrière un rocher. En gros je m'allége par un sacrilège.


Boule trouve son rythme. Une locomotive nous dépose dès les premiers kilomètres. Même Carlos se fera rattraper. Moi, j'imagine le pare-choc d'une voiture-balai fictive à quelques centimètres de ma roue arrière. Une petit migraine commence à poindre chez certain. Bullshit, le mal aigu des montagnes. La route est défoncée comme un terrain de manœuvres. Les cours d'eau sortent de n'importe où et traversent la route. Cela nous impose des passages de guets pas très agréables. A 18h00 nous atteignons notre objectif, une Road Repair Station ( La DDE chinoise ). Les gens y sont super cool. L'un d'eux nous offre des abricots, qui en plus d'être succulent soignent le mal des montagnes. Ils nous offrent le gîte et nous prêtent leur poele pour faire notre popote. Tous se passe bien, lorsqu'on entend un rire strident. Débarque dans la cuisine un ouvrier en collant moulant qui ne cesse de chantonner, en prenant des postures digne de Line Renault lorsqu'elle était au sommet de sa gloire. Il semble tout émoustillé de notre présence. Il me choppe plusieurs fois le regard. Et merde, je crois que j'ai un ticket avec Rodrigo! Bon les gars on bouffe et on file dans notre chambre. Et on FERME LA PORTE !


Apres une nuit réparatrice dans la poussiéreuse salle de ping-pong de la DDE, au programme d'aujourd'hui, un col a 4300 suivi d'une descente vertigineuse dans un décor martien. On est tous nuls en géologie mais on a le pressentiment d'être les témoins privilégiés d'un fabuleux spectacle.


Apres la pause de midi à Mazar, carrefour pour aller vers le Tibet ou vers le K2 au Pakistan, Carlos nous informe sur le programme de l'après-midi. 45 Km de plats. Tranquille? Que nenni!! L'enfer. Une route pourrie qui ronge le morale comme la gangrène. La tôle ondulée, notre pire ennemi, refait son apparition pour ne plus nous quitter. Tout le monde est plus ou moins effondré. On a droit aussi à une alternance de gros galets inoffensifs pour les pneus, de gros cailloux aiguisés, de terre dure et de sable mou. Nos vélos de 60 kilos ne sont pas faciles a piloter. Le mot service militaire revient souvent dans nos conversations. Sauf qu'on l'a bien cherché, héhéhé. Le soir, même scénario. Road Repaire Station. Bouffe. Dodo.


Depuis quelques jours, nous apercevons des traces de vélo toutes fraîches. Le mystère sera élucidé au début de 17 Km d'ascension du 1er col a 5000. Nous rencontrons un couple d'allemands en galère à cause de leur chargement trop important. On tchatche un peu et nous nous donnons rendez-vous en haut. On les recroisera 2 jours plus tard a leur descente d'un camion en direction d'Ali. Le mec a cassé son cadre en alu. Apres ce col, qui restera pour nous le plus dur, une descente de 60 bornes nous attends. Les mêmes ingrédients que d'habitude font que notre moyenne de la journée sera de ... 11km/h. Je ne vous fais pas un dessin. Nous croisons un cyclo-sacochiste chinois venant de l'est, il est seul, il termine sa transhimalayenne. On salut tous sa performance et Carlos lui demande son nom. Il s'appelle Kouillu! Il n’y a pas de hasard…


Les moments sympas de la journée restent les passages de guets. Exit les chaussures et les chaussettes, et plouf. C'est frais, c'est bon. Ca fait pas très aventurier mais bordel qu'est ce que c'est bon. Aussi bien pendant la trempette qu'après, lorsque les pieds "propres" et congelés regagnent la chaude ambiance de nos godasses qui puent. Encore une rude journée, mais les appareils de photos étaient de sortie, c'est bon signe. Gros festin plus bonne pionçaille pour 180 Yuan. On se fait entuber mais c'est pas grave. C'est un repère à militaires et à camionneurs. L’ambiance est glauque, ça crache, ça rote, ça éructe. Les chiottes sont immondes. A 22h00, toutes les maisons sont closes sauf les bordels. Vite qu’on se casse. Les tenanciers trouvent bêtes qu'on se quitte comme ça, et décident d'encore nous entuber avec un petit dej' fastueux mais dégueulasse. Patates râpées marinées dans du vinaigre, aubergine en saumur moisie, cacahuètes et bol de riz sucré dans son eau de cuisson.


Le programme sportif semble facile. Et bien on l'aura dans le cul encore et encore... Les cailloux nous font faire des quasi tête-à-queue et la roue avant plonge quand on veut trop tourner… HAHAHAHAH!! Les rivières se font plus froides et plus profondes. Ce n'est plus une partie de plaisir. Heureusement, une Road Repair Station nous accueille sur un fond de Pop Anglaise et de Fashion TV. Ah, la modernité, on souffle un peu. Un poele brûlant, des canapés et une télé. Le soir, nouilles devant un film chinois où le héro meure, son pote termine en prison et sa meuf finit toute seule avec ses emmerdes. Boule très touché par la tristesse de ce chef d'oeuvre nous en reparlera le lendemain, pas encore remis de ses émotions. Mais comme tous les méchants sont morts aussi, son trouble ne durera pas. Les canapés sont confortables, on s'octroie donc une petite grasse mat'


Comme d'hab, au départ une petite portion roulante sur une corniche, on se croirait dans un jeu video-game. Rien à signaler si ce n'est les abrutis qui déboulent pleine balle avec leur gros 4x4 rutilants qu'ils conduisent avec leur sourire a la con et leurs gants blancs. Ils nous toisent avec dédain, mais ce que ces tocards n'ont pas compris c'est que nous, nous avons 2 pédales d'accélérateurs et pas une!! Et on a seulement eu à faire le plein de carburant à la pompe à courage le 2 avril au parc de Seaux. Et il nous en reste encore... Je finis ma journée en chantonnant la chanson de Renaud sur le Paris-Dakar "Cinq cents connards sur la ligne de départ. Cinq cents blaireaux sur leurs motos, Ça fait un max de blairs. Aux portes du désert". Boule fait la mauvaise affaire de la journée, il fait un échange de lunettes de soleil avec un militaire. Mais il laissera son empreinte en pays ouighour. Le soir meme a la ville etape, le tenancier du restaurant lui demande de peindre en alphabet latin sur sa devanture : "Fast Food Oyghur Restaurant". Le lendemain matin, apres un petit pipi matinale Boule rentre dans la piaule en lançant un nonchalant "Je t'encule Thérèse" sorti de nulle part si ce n'est du fameux "père noël est une ordure". 9 jours qu'on roule sans jour de repos. Forcement on se marre. Rien d'etonnant.


52 Km, dont 1,2 de dénivelé pour culminer a 5360m, des questions ? Mention spéciale pour Carlos qui terminera l'étape avec une turbo-chiasse carabinée. (tout le monde y passera sauf Kekille)


Jour de repos à Tienlong, près d'un lac a 5200m. Ouf... Les troubles intestinaux perturbent à peine nos compèt’ de belote. "Je rentre dans ma singlette pour couper le 10 second". AaaaH, je kiffe la belote!!! Il reste 5 jours qui seront du même acabit, si ce n'est une baignade un peu fraîche à 4500 mètres, suivie d'une ventrée de poisson et d'une nuit au milieu des filets de pêche.


En tant que bon français, j'ai beaucoup plus de facilités à exprimer mon mécontentement et mes coups de gueule. Et puis à quoi bon essayer de décrire l'indescriptible. Il faut juste que vous sachiez que les galères ci-dessus valent mille fois le coup d'être vécu, pour voir ce que nous avons vu. J'arrête là ?


Taluuuuuuuuuuuuuuuuut…..