Traces de pneus
ou Le journal de Bridgestone
Ali : Ville d'un intérêt touristique nul - idéal pour récupérer des forces en mangeant des gâteaux devant la télé. Je simplifie beaucoup, mais nous sommes arrivés au moment du championnat d'athlétisme d'Helsinki. Les soirées étaient consacrées à gueuler jusqu'a 2h du mat "Allez Christine (Arron)!!!" en mettant plein de miettes ou des pépins de pastèque dans son lit.
Les autres activités de la journée étaient assez variées tout de même. Lessive, sieste, Internet et discussion avec les autres cyclo-sacochistes de l'hôtel - de ce qu'on a pris dans les fesses pour arriver jusqu'ici et surtout de ce qui nous attend pour rallier Lhassa ou Katmandou.
Tout le monde a plus ou moins récupéré ses forces. Mais surtout tout le monde a fini par réaliser que le physique de crevette acquis durant le Kashgar-Ali n'est rien d’autre que le physique de cycliste de grande endurance. Et que la prochaine mêlée ouverte n'est que dans 2 mois à Hanoi et comme il y a des MacDO sur la route, il n'y pas de quoi s'inquiéter. Le Ali-Lhassa ( 1500 km) aura une particularité. Boule a RDV avec sa famille et sa douce le 20 août a Lhassa. Carlos et Kekille en ont plein le hum...hum des routes cabossées et préféreraient axer leur trip sur la découverte du Tibet et des tibétains. Et moi, grisé plutôt par le côté aventure, j'ai envie de tout faire à vélo. Il y aura donc ... non ne pleurez pas mesdames ... une ... (roulement de tambour) ... SEPARATION. Mais pas longtemps et amicale.
Pour des raisons de logistique et de sécurité, Boule se renseigne auprès d'un cyclotouriste américain, Milos, intégriste du 2 roues comme moi, si ça le branche de pédaler en ma compagnie. L'idée est bonne en terme de partage du poids du réchaud, de la tente, de la pharma ... mais Boule a complètement occulté une donnée essentielle. Milos est barbu. Et moi j'ai définitivement quitté ce monde-là . J'ai mis trop de temps à m'en sortir, je n’ai pas envie de replonger pour une connerie. J'ai trop souffert durant ces années, entre la bouffe qui reste accrochée dans les poils et la moustache qui se coince dans la goupille de la canette de Coca-cola. C'est donc logiquement que je ne poursuis pas les démarches avec Milos.
Pour commencer, c'est avec Alice et Andoni couple Belgo-Basque, que nous allons rouler plus ou moins. En effet, nous rejoindrons ces derniers, partis la veille de notre départ, au bout de 2 jours.
Boule, qui s'inquiétait de me voir partir seul, sera à moitié entendu. Le 13 août au matin nous quittons Ali, accompagné pour ma part d'un parasite dans le bide. Ce dernier me fera entrer de plein pied dans le cercle (très ouvert en Chine) de United Colors of Bel Etron. 3 jours difficiles qui faillirent sonner le glas de mon expédition solitaire avant qu'elle ne commence. A l'origine le plan était le suivant : on pédale ensemble 2~3 jours jusqu'au mont Kailash (montagne sacrée pour les bouddhistes et les hindouistes) et ensuite ceux qui veulent sautent dans un camion pour abréger la galère. Mais rapidement, le faible nombre de camelars nous dépasse, ce qui ne manque pas d’inquiéter fortement notre Boule national, le plus pressé d'entre nous. Pas une minute à perdre : il faut s'attaquer à l'autostop dès le 3ème jour. Carlos qui en a déjà marre montera avec Boule, alors que Kekille restera avec moi jusqu'au Kailash, ça tombe bien la phase la plus aiguë de ma tourista est à venir. Une mini-ville avant Moincer, Boule et Carlos décident que c'est de là qu'ils attraperont leur camion. Vu qu'il n'y a qu'une route, ce n'est pas ce qu'on appelle un coup de poker. Kekille et moi continuerons notre progression en formation écartée. Lui roule au rythme de son MP3, de mon côté, je fais ce que je peux… mais on se finit par se retrouver pour la pause-bouffe qui dure le temps d’un petit refaisage de monde vélovale.
Apres une nuit à Moincer, où Alice me libéra de mon Alien grâce à des cachetons anti-parasitaires miracles. Après avoir avalé 80 bornes entrecoupées d'une quinzaine de rivières, nous retrouvons nos 2 lascars à Barqa. Le camion ne les emmenait que jusqu’à Darchen, ville servant de camp de base pour les trekkeurs et pèlerins du Mont Kailash. (Darchen-Barqa 15 bornes). Barqa est tout ce qu'on peut appeler de merdique, 4 baraques en dur, 5 ou 6 tentes. Et des camions qui prennent juste la peine de klaxonner en entrant en ville de peur d'écraser un gamin. On y passe la nuit, mes trois autostoppeurs tentent leur chance, en vain. La tension monte, tout le monde s'énerve, même moi qui trépigne d'impatience de me mesurer à la route en solo. Finalement, Alice et Andoni arrivent pour midi. Eux aussi en ont marre et cherchent un camion pour les rapprocher de leur Eden : Katmandou. On les briefe sur l'ambiance du village-vacances où ils viennent juste de mettre les pieds. Nous prenons à 6 la direction du prochain bled, Huore, censé être plus gros et donc plus propice à l'attrapage de camion. Il s'avéra que ouiiiiii ... mais non!
Huore est une ville de fous où l'occupation principale des touristes est de chercher à en partir et l'occupation principale de habitants est de prendre les touristes pour des cons en leur faisant miroiter des camions imaginaires à des prix indécents. Si vous avez le cou de boule facile, évitez Huore. La tension est à son comble, Andony manque de se cogner avec un revendeur d'essence à la sauvette. Nous manquons de faire pareil avec le tenancier d'un resto qui a doublé le prix de son plat de nouilles durant la nuit. Finalement on craque, on prend ses nouilles avec le double tarif, et « oh surprise », au moment de payer on retrouve le prix normal. On devient tous fous. Il faut se barrer d'ici, chose qu'Alice et Andony ont déjà fait depuis quelques heures.
On quitte Huore, en espérant tous les 4 qu'un camion s'arrêtera très vite. Et c'est le cas, 1 heure de vélo plus tard, un camion militaire accepte de s'arrêter. J'aide Kekille à monter son bicloune, pour se dire au revoir, on se claque dans la main comme des blaireaux mais on a pas le choix le camion est trop haut. Et il s'éloigne. Tout d'un coup un gros coup de flip… mais il se dissipera le lendemain après un bivouac peinard malgré la pluie.
La pluie ne me lâchera pas de tout le trajet. C'est en partie à cause d'elle que je mets 2 heures à tout ranger. Pas terrible pour les stats de la journée tout ça. Même si ce jour-là , je ferais un bon 71 km en 6h. La matinée je pédale gaiement enlevant et remettant régulièrement mes chaussures à cause des rivières. Et je finis par rattraper mes amis Belgo-Basques. Menacés par une averse, on se réfugie sous un pont pour manger. Ils me confient, effondrés, qu'ils ont vu passer les autres Vélovalistes et que le chauffeur n'a pas daigner s'arrêter. Pendant que je papote avec Alice, Andoni guette les camions. En plein kawa, j'entends un "Aliiiice!!". En 2 temps 3 mouvements me voilà de nouveau seul avec mon café et mon chocomousse trempé dedans.
Me voilà libre comme l'air, enfin je crois. Une question me taraude. Il y a un checkpost a passer dans 40 bornes. Alors ... de nuit à l'ancienne, ou de jour comme si de rien n’était? Cruel dilemme. Je trancherai plus tard, pédalons. Apres moult tergiversations, j'opte pour prendre une chambre à 3 km du poste et de la passer de nuit. Ma bourse ne me perrmet pas de claquer un gros bakchich si je me pointe de jour la fleur au dent et que le brigadier-chef n'est pas d'humeur. Et finalement, juste avant de me coucher, le mari de la tenancière de la guest-house m'invite a remanger avec lui et il m'informe qu'il bosse au fameux checkpost et qu'il n'y a rien à craindre si mon passeport est en règle. Et qu'il ne faut surtout pas essayer de passer de nuit car je risque gros. Ouf! Une bonne nuit de repos en perspective.
Mais c'est sans compter une énorme faute de débutant de ma part. Avant de m'endormir je me gave de gâteaux secs dont je jette négligemment les emballages par terre au milieu de la chambre. Un mulot passera la nuit avec moi à bouffer mes restes et à vadrouiller bruyamment dans la chambre. Impossible de fermer l'oeil, je déteste ces putains de bestioles qui peuvent abuser de mon corps pendant la nuit.
Comme prévu le checkpost est franchi sans problème aucun. "Welcome" blablabla "Good Luck". Bien que le garde soit super aimable, plus loin les mitraillettes sont épaulées et une détonation retentit après mon passage. Pot d'échappement ou Ak47 rien a fout', j'me casse.
Je retrouve les belges en pétards, Andoni a pété sa jante et n'en peut plus de cette route "Degolasse" (comme il dit). C'est moi qui choisis l'endroit de la bouffe le midi. Mauvaise pioche on est à 2 pas d'un marais. Je suis obligé de sortir l'anti-moustique plus tôt que prévu. Des moustiques à 4300 mètres d'altitude!!! Non mais n'importe quoi ce pays. A près bouffer, le vent se lève est du bon côté en plus.
111 km en 8 h pour atteindre Paryang. Mais une collègue de ma mère avait parlé d'une épidémie de peste a Paryang. C'est quasi-impossible, on m'aurait empêché l'entrée en ville. Mais cette putain d'idée me trotte dans la tête. "Trotter" le terme un peu gai pour l'occasion. Je prie fort pour que ce soit une ville vivante et animée avec des touristes et des hôtels. C’est mort. 1 maison sur 2 est abandonnée ou vide. (Et je n'arrive pas a me convaincre que c'est parce que les habitants de Paryang sont plutôt Aoûtiens que Juilletistes). Il pleut, les enfants qui traînent dans les rues sont sales et d'une pauvreté rarement vue encore au Tibet. Une petite fille avec une grosse tache noire sous l'oeil m'interpelle : "Hôtel! Hôtel!". Je flippe ma race putain!!! Je suis frigorifié, fatigué et ma platigourde est à moitié vide. J'hésite à ne pas m'arrêter ici et à filer camper plus loin. Mais j'aperçois 2 jeeps. Ouf des touristes. Raté! un mec de 20 piges m'invite à rentrer chez lui me réchauffer, il me demande si je veux manger et il me dit que je peux dormir. Whaoua, quelle aubaine! Le spectre de la peste disparaît peu à peu. Je lui dis ok pour dormir et lui demande pour combien. "Pour rien, mon père est Lama". Alléluia ! Enfin « Hare Krishna » ... ch'pas quoi là !!! Dans la grande pièce commune, les 8 enfants du Lama, jouent, font leur devoir, mangent, regardent la télé, s'occupent du petit dernier qui évolue cul nu de bras en bras pour se faire cajoler avec une tendresse assez surprenante. Plottage de fesses, bisous sur la bouche. Pendant ce temps là , l'aîné, qui m'a invité, et son père, discutent. Et tous les blancs dans la conversation sont meublés par des murmures qui sont en fait des prières. Après l'enfer des dernières heures, je souffle un peu, même s'il faut enquiller les verres de thé salés au beurre de yak à vitesse grand V.
Le lendemain matin, comme mon hôte refuse d'être payé, je lui offre un T-shirt Vélovalie. et en essayant tant bien que mal avec des gestes de lui expliquer la signification des dessins. Le matin je file bon train et les Alice et Andony finissent par me dépasser en camion une fois pour toute, c'est du moins ce que je leur souhaite. De mon côté, il fait presque beau , il y a de jolies dunes de sables de part et d'autre de la route. A midi je me pose confortablement sur l'une d'elles pour manger. J'ai le coeur léger, j'ai un après-midi facile en descente avec 26 km pour rallier Zongba et pourquoi pas plus si le coeur m'en dit. Et ben non mon petit Filou, même rengaine que d'habitude, la miss Météo Tibétaine va t'en faire voir de toutes les couleurs. Finalement, vent de face, pluie, grêle et boue. J'échoue a Zongba, heureusement séché par un soleil fébrile, et un peu à la bourre, à mon avis. Zongba, ville nouvelle de merde construite par les chinois, remplie de cons dégénérés, sauf l'épicier chinois qui me fera cadeau du Tang à l'orange. La guest house négociée à 15 yuans passera à 40 le lendemain. Ma seule vengeance sera de faire une razzia sur les batteries des télécommandes pour mon lecteur MP3. En sortant de la ville, je dépasse un italien à pied, lui, hors de lui. Il a subi les mêmes galères. Et il n'était pas au bout de ses peines car au cours de notre discussion je devais lui annoncer qu'il n'était pas à Saga comme son chauffeur de camion le lui avait certifié, mais bien à Zongba, la ville maudite. Saga est à 100 km et c'est ma destination de la journée. Je n'y arriverai pas.
Saga, 22 août, petite étape mais gros objectif. Fin du road book photocopié à Ali, c'est un cap pour moi. J'ai presque fait 600 km seul. Cela correspond au début des vraies villes et donc à l’apparition d'Internet cafés. En effet je suis curieux de savoir comment se déroule le voyage de mes 3 potes. Hier soir en me couchant dans la tente, j'ai trouvé ça bizarre : "je suis seul dans mon duvet sarcophagé alors les autres font tout en camion." Oh, j'ai pas ri longtemps à ma blague en bois. La pluie s'est acharnée sur la toile et je n'entendais même plus mon baladeur MP3.
Pour rallier Saga, il n'y a que 63 km mais le moral n'y est pas. Je me promets de me traîner jusque là -bas a l'aide de Mr Eddy Mitchell qui me chante des chansons dans mes écouteurs et de m'auto-dorloter une fois arrivé. Bilan en arrivant en ville : Internet, cookies, soda, resto. D'ailleurs à cette occasion, je remarque un truc inquiétant, les chinois étant très portés sur la chance, le sort et toutes ces conneries. Ils écrivent "good luck" partout, jusque-là rien de méchant, mais qu'en vous lisez ça en grand en entrant dans un resto ça donne pas trop en envie de commander. Apres un plat de yack frit avec des nouilles je file au plumard avec un boîte de cookies et un grand verre de lait. Et oui, elles sont bien loin mes soirées Long Island et Cuba Libre. Je suis comble, même si ma dernière douche date d'il y a dix jours déjà .
Grâce à l'amende payée a Ali, je passe le dernier check point les doigts dans le nez. Pour le début de la journée, mon pote le Brahmapoutre m'accompagne, c'est tranquille. Mais en mi-journée un col nous sépare mais pas de soucis, la route est bonne et les paysages redeviennent beaux. Et descente de col avec les virages relevés s'avèrent dangereuses certes ... mais plus poilantes qu'un Space Mountain. La descente est douce et n'en fini pas, la route est nickel aujourd'hui je voyage en Business Class. Vous me direz : « pas étonnant ... » : avec un vélo sur mesure, c'est normal d'avoir la place pour les jambes. Bref j'enquille les bornes. Le moral est là , alors ce soir c'est camping. Le coin est pas terrible, mais la fatigue aura raison du stress habituel et le collant long l'emportera sur les 8 degrés qui règnent dans la tente.
La descente sur Latze est superbe. Elle rassemble tout ce que j'avais vu du Tibet en photo à la FNAC. Les villages accrochés à la montagne les monastères perchés sur des coins inaccessibles, un lac bleu, les moulins a prières. Et en plus cette descente au paradis clôt une journée de 120 km. Je suis aux anges.
Le seul intérêt de Latze pour moi, c'est que cette ville est plus près de mon objectif que la ville précédente. Poussière et néons fluos voilà la seule image qu'il m'en restera. Plus qu'un gros col à passer et je chope le tapis roulant vers Lhassa en compagnie de mon pote le Brahmapoutre. Qui est bien énervé avec le temps et ce qui tombe. Le col situé à 5100m est interminable mais comme c'est le dernier je ne pose que 2 fois pied a terre. Le fait qu'il soit en pleins travaux pour être goudronné ne facilite pas mon ascension ; camion, tractopelle, bulldozer et ... cerise sur le gâteau "explosion à la dynamite". Toutes les normes de sécurité étaient respectées bien sûr. Un ouvrier m'a prévenu qu'il fallait que je reste à 50 mètres. Apres une grosse galère de nuit en terme de passage de rivière avec de l'eau jusqu'a mi-cuisse et de chiens débiles dont on voit que les yeux rouges dans l'obscurité, j'échoue rincé a Gedin, ville où j'aurais bien vu quelques G.I en permission dépenser leur solde dans tous les vices de la terre.
Les 3 derniers jours je file a 25 de moyenne sur une route goudronnée vers Lhassa. Je rejoins mes 3 collègues le 29 août vers midi : mission accomplie.
Taluuuuuuuuuut.
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samedi 3 septembre 2005 à 16:05 | #60
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Commentaires
Le lundi 5 septembre 2005 à 05:29, par Gadz : V
Le lundi 5 septembre 2005 à 08:35, par pindesucre : V
Le lundi 5 septembre 2005 à 16:27, par Peña : V
Le mercredi 7 septembre 2005 à 11:14, par Rudy : V
Le samedi 10 septembre 2005 à 16:30, par Peña : V
Le mercredi 14 septembre 2005 à 03:25, par Tonio : V
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